Christian Prouteau, fondateur du GIGN

Invité : Christian ProuteauHôte : Benjamin Suchar (Beyond Work & Life)

Christian Prouteau : Si vous raisonnez avec le côté du miroir qui est le vôtre, et bien vous raisonnez avec vous-même. Vous avez en face de vous quelqu'un qui potentiellement peut vous tuer.J'ai vécu comme quelque chose d'insupportable, et je le vis toujours, la disparition des trois garçons qui sont décédés sous mon commandement à l'entraînement. Quand en plus, vous pouvez avoir le pouvoir de donner la mort, c'est une valeur absolument cardinale et monstrueuse.Vous parliez de ce que l'on fait en entreprise, mais on fait la même chose, sauf que nous, il y a des coups de feu.Et ce jour-là, vous comprenez que le chef, il porte ses victoires en public et ses morts en silence.Je dis toujours : j'ai fait ce que j'ai fait, mais je le fais parce que je n'étais pas tout seul.

Voix off : L'histoire commence en 1972 aux JO de Munich. Un commando terroriste, Septembre Noir, prend les athlètes israéliens en otage. L'intervention des forces de l'ordre allemandes tourne au fiasco, coûtant la vie à onze otages. À l'époque, la réponse française à la terreur est portée par un jeune commandant qui tire une leçon de ce carnage : on ne combat pas le chaos sans volontariat et sans une culture du collectif supérieure à la somme des égos. Il fonde alors le GIGN, une unité d'élite bâtie sur ce principe et le respect inconditionnel de la vie. 470 otages sauvés plus tard, celui qu'on appelle "Le Grand" est devenu la référence de la gestion de crise.Aujourd'hui, l'entreprise, elle aussi, est en crise : crise de sens, crise d'engagement, incertitude géopolitique, choc des générations. Comment recruter, animer et faire grandir ses talents ? Transformer la peur de l'échec en moteur d'engagement ? Distinguer la vraie volonté de la simple soumission au système ? Et surtout, comment maintenir une cohésion d'élite lorsque le système d'origine, la hiérarchie, est le premier adversaire de l'innovation ?Pour en débattre, je reçois Christian Prouteau, fondateur du GIGN. Bienvenue dans Beyond Work & Life. Je suis Benjamin Suchar, co-fondateur et directeur général de Worklife. C'est parti !

(Séquence d'extraits médias)

Le constat de l'échec et l'esprit d'innovation

Benjamin Suchar : Christian Prouteau, merci beaucoup d'avoir accepté mon invitation.

Christian Prouteau : Merci de m'avoir invité. Bonjour.

Benjamin Suchar : Alors quand on observe votre parcours, on y voit une trajectoire qui est marquée en réalité par l'innovation, l'épreuve, la transformation. Ça ressemble un peu à un parcours du héros, d'un blockbuster, d'un film. Et une fois n'est pas coutume, j'aimerais qu'on rembobine un petit peu le fil de votre vie pour en tirer dans chacun des enseignements.Alors on va commencer par septembre 1972. Vous sortez de l'école de Melun. Vous êtes jeune lieutenant, vous avez votre premier poste et vous rentrez le soir, vous allumez la télé et là, la prise d'otages de Munich. Vous êtes témoin de cette prise d'otages, comme d'un milliard et demi de personnes qui suivent les Jeux Olympiques. Et tout le monde voit cette prise d'otages se dérouler sous ses yeux. Et là, vous vous dites : "Bah si ça arrive demain en France, on fera pas mieux." Qu'est-ce que vous voyez, vous, ce jour-là, finalement, que personne ne veut voir ?

Christian Prouteau : Quand je suis devant ma télévision, je vois ce que j'ai déjà ressenti avant, à travers deux grands échecs de la gendarmerie qui sont, en 1969, une prise d'otage d'un père où, après une décision de justice, se retrouve à devoir redonner ses enfants à son épouse et qui menace de les tuer si on les lui laisse par erreur. Tactique énorme. On impose à l'officier gendarmerie responsable de cette affaire d'intervenir alors qu'il y a cette menace qui pèse sur les enfants en disant : "Un père, une certitude, un père ne tue pas ses enfants." Il avait dit : "Si vous intervenez, vous entendrez trois coups de feu : deux pour mes enfants, un pour moi." Et le drame a été consommé au moment où les gendarmes sont intervenus. Et je sais que cet officier, dont je tairai le nom mais que j'ai toujours en mémoire parce que je sais que ça lui a pourri sa vie... Il ne s'en est jamais remis de ce drame, d'avoir obéi à un ordre dont il savait que, peut-être, il n'y avait rien d'urgent, qu'il suffisait d'attendre.Acte premier. Le deuxième acte, 1971, c'est la prise d'otages de Cestas et de Clairvaux, dans une prison avec une assistante sociale et avec un gardien de prison. Ils avaient juste un couteau bricolé, Buffet et Bontems. Rien dont on puisse penser qu'il puisse être suffisamment important comme arme pour pouvoir tuer deux personnes très rapidement. On monte une opération avec cette certitude cette fois-ci, une autre : "Il y a une femme. Il n'assassine pas devant une femme de sang-froid, il n'assassine pas leurs deux otages." Il y a une erreur qui me semble monumentale, c'est que les gens qu'on envoie à l'intérieur d'une prison qui est fermée à clé savent à peine manier l'explosif, mettent du temps pour intervenir. Alors que si on veut intervenir, il faut jouer sur l'exécution, la rapidité d'exécution, l'effet de surprise pour éviter qu'il se retourne sur les otages. Et le drame absolu arrive au moment où les gendarmes sont dans la pièce où ils étaient retranchés, et bien il y a deux morts : l'assistante sociale et le gardien de prison, égorgés.Et là, on était en école, la gendarmerie et moi, à la fin du cours, peut-être un peu trop tard, je lui ai dit : "Mais mon capitaine, si on a Cestas ou Clairvaux, qu'est-ce qu'on fait ?" Et il me regarde avec derrière l'énervement de tous mes copains qui, comme dans chaque cours, fussent-ils des cours dans une école d'officiers gendarmerie, disent : "Punaise, il nous fait suer Prouteau !" Vu l'heure, on devrait sortir, ça devait être à midi, l'heure du déjeuner. Et il dit : "Écoutez, vous ferez preuve de discernement." Donc, je n'ai pas de réponse à la question qui me taraudait déjà.Et je me retrouve, donc, en juillet 72, de Melun de l'école, très peu de temps après, avec ce que vous vous rappeliez dans votre préambule : cette affaire de la prise d'otage de Munich. Avec cet échec énorme qui fait que je suis, comme tout spectateur, choqué. Mais choqué, là, c'est l'officier de gendarmerie, par le fait que ce soit un échec, par la non-préparation totale. Et je décide de me pencher sur l'opération.Par exemple, je vous donne un exemple où même sans être GIGN plus dix, vous comprenez la difficulté. Il y avait huit preneurs d'otages. Oui, et il y avait cinq fusils de tireur d'élite. Donc vous dites mathématiquement, si on voulait éliminer tout le danger en même temps, il fallait au minimum autant de fusils que de preneurs d'otages.Article deux : je découvre que ces gens sont des gens auxquels on a demandé s'ils savaient tirer, parce qu'il n'y avait pas eu de préparation avant. On leur dit : "Qui sait tirer ?" Donc des gens lèvent le doigt : "Moi je fais de la chasse", "Moi, je suis dans un club de tir", etc. Et surtout, le pire, c'est que les otages qui étaient entravés avec des cordes dans un hélicoptère, le chef du commando a balancé une grenade incendiaire qui a mis le feu à l'hélicoptère et qui malheureusement a conduit à la mort les onze athlètes israéliens. Donc quelque chose où on se dit : "Mais comment c'est possible ?"

Benjamin Suchar : Et ce jeune Prouteau dont vous parlez, qui posait des questions un petit peu à la fin des cours et qui pensait un petit peu différemment... Finalement, c'était quoi son leitmotiv ? Comment vous vous définissez comme atypique ? Qu'est-ce qui faisait votre différence à l'époque dans cette gendarmerie que vous qualifiez d'ailleurs un petit peu de carcan ? À l'époque, c'était très convenu, on va dire. Comment vous aussi vous arrivez un petit peu à laisser libre cours à votre créativité, à aller poser des questions que d'autres n'osent pas poser ? C'est quoi qui vous motive et comment vous y arrivez ?

Christian Prouteau : Je pense que c'est tout le problème de ceux auxquels on confie une mission et qui resteraient en deçà de la mission. Il ne faut pas être écrasé par ceux qui vous l'ont confiée. Il faut conserver son libre arbitre. Et moi, ce qui m'a différencié de tous les autres, c'est simplement que quand quelque chose, je trouvais ça stupide, j'avais la propension à le dire. Alors que d'une manière générale, les gens, peut-être pour ne pas avoir de soucis, pour ne pas avoir de problèmes... Parce que si on demande "Pourquoi ?", la réponse à la question, on va vous dire : "Mais puisque vous êtes si malin, dites-nous comment faire le comment." Et moi ça, au contraire de me gêner, ça me paraissait naturel et j'ai toujours eu cette propension à me dire : "Si ça me plait pas, si je le laisse comme ça, ça ne bougera jamais, donc autant le changer."

Benjamin Suchar : Moi quand je vous écoute, ça me fait vraiment penser... Finalement, vous avez été entrepreneur. D'un certain côté, vous avez porté une disruption au sein de l'armée. Vous arriviez avec des règles établies, vous vous êtes dit "bah, on peut faire différemment" ou en tout cas on peut penser différemment. Et vous avez réussi à imposer quelque chose qui était différent, une manière, un regard différent. Donc c'était extrêmement entrepreneurial.

Christian Prouteau : En réalité, j'aime beaucoup votre comparaison d'entreprise. Absolument. Mais j'aime bien cette idée que quelqu'un a une idée à laquelle personne n'a pensé, ou du moins observe à travers le vide sidéral d'un dossier ou d'un projet, a tout d'un coup l'étincelle qui fait que tout peut changer et que l'on a le courage de le faire. Et cette opportunité, il faut savoir dans nos entreprises, avoir le déclic pour celui qui manage, le bon leader, de comprendre qu'effectivement il y a un garçon, une fille pardon, mais quelqu'un dans le matériel humain qu'on a en face de soi, qui peut être un plus pour l'entreprise et l'objectif qu'elle s'est fixé.

Le commandement : le chef a toujours tort

Benjamin Suchar : Et d'ailleurs, ça va même un peu plus loin. Vous parliez de votre collègue à l'époque, en 1969, qui s'en veut encore de devoir obéir. Et en réalité, vous dites : "Il faut, et vous l'avez porté, pouvoir faire des choses interdites, il faut pouvoir désobéir." Comment on arrive à porter justement cette singularité, tout en demandant à ces hommes, je suppose, de pouvoir obéir ? C'est un peu une contradiction en réalité.

Christian Prouteau : Oui, vous avez raison. Sauf que la contradiction, elle est au pied du mur. J'ai tendance à penser que les pots ou c'est en entreprise, c'est bien au départ pour partager la réflexion sur une problématique, mais à un moment, il faut que quelqu'un prenne une décision. Et cette décision, soit elle est à côté de la plaque et dans ce cas-là, le chef n'est pas à sa place, soit elle est nécessaire.Il y a un adage, les adages militaires, on les connaît tous puisque les entreprises ont les mêmes : "Article 1 : Le chef a toujours raison." Avec cette suite idiote que tout le monde connaît mais que je rappelle : "Si par hasard le chef n'avait pas raison, l'article 1 entre en vigueur."Je vous rappelle me retrouver à l'école de Melun, une des rares fois où on m'a fait venir en tant que, à l'époque, jeune officier mais ayant le parcours GIGN que tout le monde admire. Et on dit : "Après tout, Prouteau, pour la dynamique de l'école, c'est important." Et on le fait venir dans cette école de Melun qui est plutôt un peu casque à boulons et très carrée, en prévoyant le danger puisque le premier rang c'était les professeurs, le général commandant l'école, etc. Les élèves étant sur les deuxième et troisième rang arrière.J'ai voulu taper sur le rôle qui a été le leur de chef. Après je dis : "Vous avez ou vous aurez un moment une responsabilité de la prise de décision. Je voudrais que vous vous souveniez d'une chose et on va faire une espèce de débat ensemble. Je ferai les réponses, vous allez voir. Article 1 : Le chef a toujours raison. Et moi je vais vous dire : le chef a toujours tort."Alors vous imaginez le premier rang de tous les galonnés ? Il était décomposé. Se tasser sur leur siège. "Ça y est, Prouteau va nous en sortir une."Je dis : "Pourquoi le chef a toujours tort et que c'est ce que vous devez vous rappeler avec la responsabilité qui est la vôtre ? Parce que vous avez mal expliqué la mission." Et vous allez me dire : "Non, non, non Mon capitaine, pas du tout. La mission était très bien expliquée et tout." Ah, dans ce cas-là, si la mission était bien expliquée, c'est que vous n'avez pas choisi la personne qu'il fallait pour exécuter cette mission. Donc le chef a toujours tort. Article deux dans cette affaire-là.Et vous allez me répliquer, je le sens venir, vous êtes là assis mais je sens ça bout en vous : "Ah non, non non ! Mon capitaine, on avait choisi le bon." Et ben vous l'avez mal formé. Donc le triptyque infernal, il existe partout : choisir et bien expliquer la mission, qu'elle soit claire. Deuxièmement, prendre la personne idoine qui a été formée pour la remplir.

Benjamin Suchar : D'accord, donc il faut être un peu rebelle aussi.

Christian Prouteau : Voilà. Il faut toujours se poser la question du pourquoi aussi et de l'ordre.

Le Recrutement : la valeur "Vie" et le regard

Benjamin Suchar : Si on revient justement à la création du GIGN, vous embauchez au début 17 hommes sur le volontariat absolu. On l'a vu un peu pourquoi, notamment face à Munich. C'est quoi quand même ce volontariat absolu selon vous ? Et comment vous les recrutez ces hommes ? C'est quoi les critères que vous allez mettre en place pour avoir votre première garde rapprochée ?

Christian Prouteau : La question est intéressante, c'est les critères. Les critères, ils sont après tout, puisque le volontariat, comme vous le soulignez, c'est déjà une démarche. Quand vous dites à des gens : "On va créer quelque chose, on sait pas ce que c'est, on ne peut pas vous dire ce que ça sera", l'incertitude. "Est-ce que vous voulez venir ?" Je ne sais pas si vous voyez le niveau de la démarche. Surtout quand, pour ceux qui auront été sélectionnés sur les 50 premiers volontaires, le bagage qu'on leur demandait était plutôt un bagage physique avec quelque chose que l'on ne peut pas contrer pour soi.Autant on peut, je dis un exercice idiot, faire dix abdominaux de plus que ce qu'on est capable de faire si on s'entraîne. Par contre, si on a horreur du vide, on est sujet au vertige, ce n'est pas un acte volontaire qui peut vous permettre de contrer cela. On ne peut pas changer ça.Malheureusement, j'ai limité sur le tir parce que, à moins d'avoir un type qui voyait rien du tout, mais bon ce n'était pas le cas. Donc le tir était juste une idée pour montrer comment ils se comportaient quand on leur mettait une arme en main. Parce que paradoxalement, beaucoup de policiers ou de gendarmes détestent utiliser leur arme. Il y a ceux qui ont un mauvais rapport avec les armes, et il y a beaucoup de gens qui ont une crainte de l'arme parce qu'ils savent que ça peut tuer. Ils se rendent compte du pouvoir que représente une arme. Donc, il fallait juste que je voie quel était le rapport qu'ils avaient avec l'arme.J'avais besoin d'une base solide, physique. Et il fallait qu'ils adhèrent à une valeur essentielle qui me paraissait essentielle. C'est ce que je leur dirais pour les 17 qui ont été sélectionnés : comprendre qu'on allait avoir entre leurs mains un pouvoir monstrueux qui était le pouvoir de vie et de mort sur les personnes qu'ils avaient en face d'eux. Ils n'étaient pas là pour les juger. Ils n'étaient pas les exécuteurs des autres œuvres. Il n'y a pas de notion de vengeance. Il n'y a pas de "ce que tu as fait, c'est pas bien, donc tu vas mourir tout de suite". Il fallait déférer à la justice. Et c'est ça qui est bien avec un système démocratique, avec une différence entre la justice immédiate et la justice avec des juges. Il y a l'interpellation faite par des professionnels, et ensuite les déférer devant la justice.

Benjamin Suchar : Finalement, il y a les compétences, on pourrait appeler ça des hard skills. La capacité en effet à pouvoir ne pas avoir peur en cas de vertige. Mais il y a finalement beaucoup plus important : les valeurs. Et les valeurs, c'est ce qui est essentiel. Et ça, vous avez la capacité dans des candidats de voir justement les personnes qui peuvent adhérer à ces valeurs : la valeur, la vie. Quand en plus vous pouvez avoir le pouvoir de donner la mort, c'est une valeur absolument cardinale et monstrueuse. Qu'est-ce qui dans le recrutement, permet de voir justement si un candidat futur candidat peut adhérer à cette philosophie que vous développez ?

Christian Prouteau : Alors la question est très difficile et je pense qu'il serait imprudent de ma part de donner une réponse qui soit certaine. Moi, j'adorais et j'adore, et j'ai toujours enseigné à mes officiers qui m'ont succédé et je sais qu'ils le mettent en place... Ce que j'aime beaucoup, c'est le regard. Moi je pense que quand on regarde les gens, les gens qui ne vous regardent pas, c'est pas de leur faute, mais on sent que psychologiquement il y a un problème. Croiser le regard de quelqu'un me paraît essentiel.Il y a un côté instinctif qui fait que vous sentez directement. Alors je dis encore que ça peut être prétentieux, mais je crois que le fait de mettre les gens face à cette épreuve qui est : "Tu veux venir ? Tu me regardes. Tu veux me poser des questions ? Eh bien on va voir ces questions, si tu vas savoir les poser, si tu veux savoir pourquoi tu les poses et si tu veux faire une mission."Il faut que je voie dans tes yeux ton envie. L'avoir en vie, avoir envie.

Benjamin Suchar : Est-ce que vous avez déjà fait des erreurs de recrutement ?

Christian Prouteau : Sous mon commandement, je n'ai pas le sentiment d'en avoir fait. On a eu cette chance au début, n'étant pas beaucoup et n'ayant pas eu la distance dans le temps puisqu'on nous a donné six mois pour être opérationnel.Vous pouvez avoir fait un mauvais choix, mais au moment où vous désignez sur le terrain, rappelez-vous l'adage : vous avez choisi la bonne personne ou pas. Donc vous savez, au moment où vous faites les premières interventions, qui est le plus à même, le plus dans son assiette, si j'ose dire, par rapport à la mission que vous allez lui confier. Et si vous avez un petit peu failli dans la sélection à ce moment-là, vous lui donnez du temps pour se rattraper.

Benjamin Suchar : Finalement, vous êtes un sélectionneur, vous arrivez à trouver les bons hommes au bon moment pour la bonne situation ?

Christian Prouteau : Voilà, je crois que c'est ça qui est important. Mais il faut savoir écouter parce que la personne, vous la faites parler. Quand vous dites à quelqu'un : "Je vais vous donner le pouvoir le plus important qui puisse exister", qui est le pouvoir, qui est pour certains le pouvoir de Dieu ou pour ce qui nous transcende, le pouvoir de la vie... La vie c'est monstrueux comme chose. La faire disparaître, c'est encore plus monstrueux. Et que les gens en prennent conscience mais ne vous regardent pas avec des yeux comme si vous leur aviez parlé dans une autre langue.Je veux, j'ai souhaité et on l'a fait, quand on remet les armes, on dit : "On vous remet le pouvoir de vie et de mort." Quand on remet l'arme qui est un un cérémonial, ce n'est pas anodin. Tu ne vas pas au magasin avec un ticket prendre ton pétard. On lui remet pour qu'il prenne le poids. Et je crois, je crois à des choses qui peuvent paraître surannées, mais je crois au verbe. Dire les choses d'une manière solide, solennelle. Ça, ça a du poids et ça marque les gens parce que c'est un moment, un tournant dans leur vie.Et surtout, je leur dis également, on leur dit : "Si demain ton arme se substitue à ton courage, t'as pas ta place là."

L'entraînement et le risque

Benjamin Suchar : Vous dites "On est dans un état d'exception, il y a une adrénaline", quelque chose qui se passe qui fait que tout d'un coup, tout le reste, vous l'oubliez. En revanche, est-ce que vous pouvez évaluer quelqu'un qui n'est pas dans cet état d'exception ? Comment on fait pour s'en apercevoir ?

Christian Prouteau : Parce que d'abord, l'exercice... le GIGN est malheureusement un endroit où on a perdu le plus d'hommes à l'entraînement parce qu'on met les gens en situation de la réalité. Si tout d'un coup les gens découvrent la réalité sur le terrain, il est trop tard.

Benjamin Suchar : Vous parliez de ce que l'on fait en entreprise, mais on fait la même chose sauf que nous, il y a des coups de feu, c'est un peu dangereux.

Christian Prouteau : Voilà, c'est dangereux et on fait des exercices à balles réelles. Bien sûr, vous n'allez pas demander aux gens de découvrir ce que c'est que le bruit d'une munition qui vous passe à côté de l'oreille le jour de l'intervention. Et c'est cette mise en situation qui est importante. Et ces jeux de rôle que l'on construit, on les construit au plus proche de la réalité.Moi ça m'a marqué ça. Sur douze morts qu'a connu le GIGN depuis sa création, il y en a neuf qui sont morts à l'entraînement. Il n'y a pas de droit à l'erreur qui fait que, en réalité, l'entraînement, ça se doit d'être encore plus dur que la réalité. Mais vous imaginez si tout d'un coup les gens commettent une faute ? Quand il y a entre eux et l'objectif un otage, qui paiera le prix de sa faute ? Vous imaginez ce que ça peut représenter ?Alors bien sûr, c'est douloureux. Bien sûr, j'ai vécu comme quelque chose d'insupportable, et je le vis toujours, la disparition des trois garçons qui sont décédés sous mon commandement à l'entraînement.

Djibouti 1976 : la désobéissance salvatrice

Benjamin Suchar : Alors on va aller en février 76, vous partez à Djibouti avec neuf hommes qui vous accompagnent. Vous êtes en tenue noire, complètement inadaptée au désert, alors même qu'il y a 31 enfants qui sont retenus dans un bus à la frontière somalienne, sous 40 degrés. Et en face, une armée somalienne qui est complice. Le président, à ce moment-là, il vous ordonne de tirer seulement s'il n'y a qu'un seul preneur d'otages. En réalité, ils sont huit. À 15 h 40, vous allez désobéir. Il va y avoir un tir simultané sur cinq cibles. Et à travers cette fraction de seconde parfaite... Eh bien ensuite, qu'est-ce qui se passe ? Une mitrailleuse somalienne qui ouvre le feu, qui bloque l'assaut et qui retarde tout de dix secondes. Dix secondes qui permettent au dernier terroriste de remonter dans le bus et de tuer malheureusement deux fillettes. Alors tout le monde va parler d'un succès. Mais pour vous ? Vous parlez d'un échec. Vous dites que vous y pensez chaque semaine, ce jour-là. Eh bien en fait, vous comprenez que le chef, il porte ses victoires en public. Mais ses morts en silence. Comment on garde la face devant les familles et devant son équipe ?

Christian Prouteau : La question est à la fois dure et surtout douloureuse. Parce que Nadine et Valérie, je les porte... Parce que j'ai tellement espéré ramener aux parents tous leurs enfants. Mais mes six tireurs, les deux conducteurs de tir qui étaient avec moi, donc toute cette petite équipe de neuf, notre objectif, bien évidemment, c'était de sauver tous les enfants. Et ce tir, c'est que on s'est retrouvé face à quelque chose, un imprévu que nous nous avions envisagé mais auquel personne n'a cru, y compris ma hiérarchie.Les Somaliens avaient laissé dire qu'ils n'interviendraient pas. Et le fait que ces secondes perdues, ces minutes perdues par la mitrailleuse qui nous a cloués au sol près de deux minutes, puisqu'on le sait, puisqu'on a trouvé 2400 cartouches au pied de la mitrailleuse...Et la question que vous posez, elle est douloureuse. Pourquoi ? Parce que bien évidemment, je n'aurais jamais déclenché si je pensais qu'il y avait, en jouant entre guillemets le temps, la montre, des possibilités. On avait un ultimatum à 17 h, ultimatum dont on savait que les preneurs d'otages n'hésiteraient pas à tuer un enfant toutes les demi-heures. Donc on était à 15 h 40. Il ne restait plus beaucoup de temps.Et avec l'agrément de mes hommes, puisque c'est eux qui étaient derrière les fusils, on s'est dit : "Ce qu'on me demande, fou !" Ça fait, on est en place depuis 6 h du matin, on a eu l'autorisation d'intervenir à 9 h du matin, à 12 h il faisait déjà 50 à l'ombre. Il n'y a pas d'ombre. Je dis : "Mais les enfants ne tiendront pas un jour de plus." Et c'est pour ça que je voulais bien désobéir.Je dis : "Mais les autorités m'imposent ça. Mais c'est moi qui vois, c'est moi qui suis sur le terrain, c'est vous qui pouvez prendre la meilleure décision." En réalité, on me dit le résultat, on me dit ce que l'on veut, mais on me dit pas comment.

Benjamin Suchar : En entreprise, on dit souvent : "Dans l'entreprise, on ne doit pas micro-manager si on veut assurer un résultat à la fin, il faut pouvoir laisser aux hommes qui sont aux prises avec le terrain la capacité de pouvoir prendre des décisions sans trop intervenir."

Christian Prouteau : Vous avez tout à fait raison et c'est bien de faire ce parallèle. C'est des équipes, hommes et femmes, qui, à un moment, s'ils ont le sentiment d'être pris dans un carcan, n'auront pas ce qui fait la richesse d'une équipe, d'un groupe qui donne une âme au groupe. C'est cette part d'initiative qui doit leur rester. S'ils n'ont pas d'initiative, c'est sûr que vous serez tranquille, que vous allez dormir en paix et qu'ils ne vous feront pas quelque chose que vous ne voudriez pas. Mais le jour où vous en aurez besoin, ils ne seront pas là non plus.

Benjamin Suchar : Et quand je vous ai écouté, j'ai eu la question de comment ça se prend les décisions. C'est vous avec finalement votre commandement qui va complètement décider ce que chacun doit faire, ou est-ce qu'il y a une forme aussi d'intelligence collective ?

Christian Prouteau : Alors ça c'est ce qu'on appelle classiquement la solitude du chef. C'est-à-dire qu'à un moment, quel que soit le retour que vous ayez, ce retour qui vous permettra de prendre cette décision sera d'autant plus enrichissant que vous aurez déjà mis en place cette espèce de va-et-vient indispensable.Et en prenant l'exemple de Djibouti et des tireurs d'élite. Un tireur d'élite qui est allongé, c'est une part de vous, puisque vous ne pouvez pas absorber toutes les missions en même temps. Mais après, le libre arbitre, c'est celui qui a la queue de détente. Et c'est pour ça que nous avons un système particulier : c'est que nous, il n'y a pas un ordre collectif. On dit "zéro" quand tout l'équation est parfaite. Chaque tireur vous renvoie son code. Son code, c'est que il a l'acquisition de son objectif, il sait ce qu'il doit faire et il vous dit par exemple "deux". Donc si l'objectif deux, il l'a sans risquer de toucher les enfants, il vous dit qu'il a le terroriste en vue.C'est un peu cette prise de décision telle que vous l'évoquiez. On a une espèce d'extension de vos membres, de votre tête, chaque tireur étant une de ces extensions. Et tout d'un coup, ça fait un collectif. Et vous dites "zéro", mais ça c'est la prise de décision finale, ça c'est vous la responsabilité.

Benjamin Suchar : Au moment où on est sur le terrain, le collectif a beau être collectif, à un moment, il y en a un qui cède dans le collectif. Vous avez des âmes qui doutent, mais vous, vous n'avez pas le droit de douter, non ?

Christian Prouteau : Absolument. Et je lui ai dit : "Si vous doutez, votre place est pas là, partez."

Benjamin Suchar : Mais le doute, vous, vous l'avez ?

Christian Prouteau : Si je l'ai, je le fais pas. Au moment où vous le faites, vous êtes portés par la mission et vous dites "On doit réussir". Si jamais c'est douloureux ce que vous me dites là, parce que si j'avais... Alors que vous anticipez, à défaut d'être des bémols, les obstacles qui font que vous n'allez pas réussir l'opération. Vous évaluez tout. Vous avez droit, en gros, à une opération, je dirais le schéma un. Vous avez droit à un schéma deux, variantes. Et au bout du troisième, ça commence à être n'importe quoi. Donc vous le savez.

Corse 1980 et l'honneur

Benjamin Suchar : Alors revenons cette fois-ci en janvier 1980, à l'hôtel Fesch d'Ajaccio. Il y a 37 membres armés du FLNC qui sont retranchés, prêts à mourir. Vous montez le premier, je crois, sur le toit. Vous vous retrouvez face à Marcel Lorenzoni et derrière lui, il y a une forêt de fusils pointés sur vous. Et vous, vous n'avez qu'un revolver à la ceinture. Il voit à ce moment-là votre brevet de parachutiste et vous demande votre matricule. Vous lui donnez et il vous dit : "Vous parlez de confiance, mais vous êtes armé." Vous décrochez alors votre ceinturon contre l'avis de vos hommes et vous passez votre revolver derrière vous. Silence total. Et là, c'est le code de l'honneur des parachutistes qui fait tout basculer. Lorenzoni baisse son arme. Il vous dit : "Vous êtes bien l'homme que je pensais." Et les 37 hommes vont se rendre dans l'honneur, drapeau et chants compris, sans un coup de feu.Ce principe de l'honneur... On a parlé des valeurs tout à l'heure, mais c'est quelque chose qui vous parle. C'est quelque chose que vous inculquez aussi à vos hommes ? C'est quoi le principe de l'honneur ?

Christian Prouteau : C'est de se dire... Récemment, on m'a dit : "Qu'est-ce que vous voyez dans votre glace ?" Je dis : "Je vois mon pire ennemi, mon pire juge." Et je crois que cette notion de l'honneur, c'est ça. Vous regardez dans la glace tous les matins et vous voyez vous et ce que vous avez fait, et surtout ce que vous auriez souhaité ne pas faire. Et cette notion d'honneur, elle me paraît essentielle pour tous les hommes.C'est-à-dire qu'on ne peut pas tout d'un coup prendre les armes de l'ennemi. Si vous vous conduisez comme celui qui est entre guillemets votre ennemi, vous n'êtes pas meilleur que lui. Vous ne pouvez pas vous donner comme excuse : "Mais il l'a fait."Donc, en maintenant ce code d'honneur, cette notion de l'honneur sur des valeurs essentielles, et c'est valable partout, vous ne pouvez pas demander aux gens d'être respectables si vous n'êtes pas vous-même respectable.

Benjamin Suchar : Et c'est intéressant parce que face à Lorenzoni, vous dites : "Il ne fallait pas écraser l'autre." Vous avez en face de vous quelqu'un qui potentiellement peut vous tuer. Vous représentez quand même l'État, vous représentez la force. Mais vous voulez aussi, d'un certain côté, ne pas écraser l'autre. C'est ça respecter même son adversaire ?

Christian Prouteau : Oui, absolument. Parce que il y a dans ce que vous avez dit une chose que je lui ai dite, qu'il l'a interpellé parce qu'il me dit : "Mais on est plus que vous, on est tous armés. Tu vas voir ce que tu vas voir." Je dis : "Tu oublies une chose, c'est que moi, j'ai les meilleurs tireurs du monde. Donc, si vous devez vous rendre, si je dois vous interpeller, je vous interpelle, la force doit rester à la loi. Mais avec les meilleurs tireurs du monde, vous avez aucune chance. Et toi, tu seras responsable de la décision que tu auras prise. Et de la mort de tes hommes." Et c'est là que tout a basculé.Alors vous avez raison, il y a cette notion de respect de l'autre et de l'ennemi. Je considère que je n'ai pas à juger de ce pourquoi les gens font les choses. Le terrorisme, c'est bien sûr, c'est atroce. Mais moi, je ne me permets pas de juger ce que font les gens qui sont en face de moi. Ils le font. Ils ont sûrement des raisons qui ne sont pas les miennes. Mais à partir du moment où la personne est en face de moi, si je veux négocier, je suis obligé de rentrer dans sa logique. Si je ne rentre pas dans sa logique, si je rentre pas dans son monde à lui, et bien on va à l'affrontement.

La négociation et l'empathie

Benjamin Suchar : Et alors justement, là, vous êtes à ce moment précis, non pas dans une posture de tireur d'élite, mais de négociateur. Et on pense souvent au GIGN comme une unité d'élite de combat. Or, la négociation prend une place et a pris une place de plus en plus importante. Comment ça a évolué ? Comment on apprend à négocier face à des forcenés, des terroristes ?

Christian Prouteau : Alors, c'est une très bonne question. C'est quelque chose à laquelle nous avons pensé dès le début. J'avais demandé, quand j'étais instructeur, que je voulais faire quelque chose à double effet : faire du jeu de rôle. Et on a mis en place cette notion de jeu de rôle parce que je considérais qu'il était important de rentrer dans la bulle de celui qui vous est opposé. Si vous rentrez pas dans la crise, si vous restez à l'intérieur de la crise, vous ne pouvez pas la comprendre et encore moins influer sur ce qu'elle peut devenir.Et c'est important, avec ce détail qui n'en est pas un... Il faut parler la même langue. Parler la même langue, dans un premier temps, c'est ce que je disais, rentrer dans leur bulle, dans leur monde à eux. Donc il y a des codes qui sont complètement différents. Ce qui s'est passé avec Lorenzoni, cette notion où ils avaient l'impression qu'ils étaient des soldats de l'honneur. Donc vous n'allez pas lui mettre le code de procédure pénale sous les yeux. Donc, vous rentrez dans son jeu à lui et c'est logique.Si en plus vous parlez pas la même langue, alors là c'est très compliqué.

Benjamin Suchar : Comment vous l'avez appris ?

Christian Prouteau : Pour être tout à fait honnête, je n'en sais rien. Ça m'est venu un peu, sans doute, naturellement. Nous au groupe, on dit "passer de l'autre côté du miroir". Parce que le miroir renvoie une image, mais les paroles qui vous sont renvoyées, la situation est autre chose. Et si vous raisonnez avec le côté du miroir qui est le vôtre, et bien vous raisonnez avec vous-même.

Benjamin Suchar : Donc il faut une certaine empathie.

Christian Prouteau : Absolument. Le terme adapté, vous avez raison. Une empathie vis-à-vis de personnes pour qui ce serait, pour beaucoup de gens, difficile de se mettre en empathie.

La blessure, la peur et la résilience

Benjamin Suchar : On va passer à novembre 1981. Vous êtes à Pauillac, vous vous retrouvez face à un forcené retranché qui a déjà tué sa femme et ses deux enfants. Vous vous approchez à trois mètres en pleine nuit en espérant une reddition. Ça commence bien les discussions. Et puis là, justement, l'improbable. Il y a un journaliste de FR3 qui franchit le périmètre, qui allume un projecteur en pleine nuit, et dans la seconde, le forcené prend peur, il se sent piégé, et il tire. Vous prenez alors la décharge en pleine face. Vous vous effondrez. Vos hommes crient "Le Grand est mort", mais vous survivez avec 48 plombs encore logés dans votre corps. Deux mois d'hôpital, un mois sans parler et vous êtes pris d'un doute profond. Pouvez-vous encore être ce chef qui doit toujours marcher devant ? Est-ce que vous avez déjà eu peur devant vos hommes ? Et est-ce que un chef ça doit faire part de sa peur ? La cacher ?

Christian Prouteau : Comment j'ai fait plutôt ? C'est plutôt ça la question. Je savais que j'avais besoin de temps. Parce que il y a quelque chose que vous ne maîtrisez pas. C'est un réflexe qui vient de la nuit des temps. C'est le réflexe de survie. Dans votre corps, vous avez une machine.Je n'avais jamais envisagé de prendre un coup de fusil dans la tête.

Benjamin Suchar : Et vous n'aviez jamais envisagé de pouvoir être blessé ?

Christian Prouteau : Oui, jamais. JAMAIS. Ça vous était pas parcouru dans la tête en fait. Non mais ça peut paraître complètement idiot, mais parce que vous êtes transcendé par la mission, donc vous pensez que vous allez réussir.Et moi, j'ai découvert tout d'un coup que je ne saurais plus comment mon corps allait me faire réagir devant mes hommes. Après l'accident qui jusque-là me portait, vous êtes transcendés par vos hommes. Vous avez cette force qui fait que le regard des autres c'est un moteur important.Et puis vous êtes là, dans votre lit d'hôpital. Comment ça va se passer la prochaine fois ? Et vous êtes pas sûr ? Parce que vous ne maîtrisez pas ça.Si, dans la prochaine opération, mon corps me dit recule... Je ne sais plus dans quel... "Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais encore plus si tu savais où je te conduis."C'est un peu une personne qui a eu un accident de voiture. Elle va probablement avoir peur en reprenant la voiture et être encore plus en danger. Et donc il faut avoir retrouvé cette assurance pour y aller sans se poser de questions.

Benjamin Suchar : En fait, j'admire votre comparaison qui je pense est la bonne.

Christian Prouteau : Si, six mois après, vous vous y retournez quand même, il y a un détournement d'avion... OK. Je le sens même pas. Je me pose même pas la question.

Benjamin Suchar : Donc à partir du moment où vous vous posez pas la question, c'est que c'est bon. Mais donc j'y reviens, mais cette vulnérabilité, vous, vous ne la montrez jamais.

Christian Prouteau : Si. Après Djibouti, j'ai douté, vraiment. Et je voulais partir et mes hommes se sont presque réunis en pow-wow en voyant ma détresse. Ils m'ont dit cette phrase qui m'a tué : "Vous n'avez pas le droit de nous quitter." Mais c'est ça qui est extraordinaire. Donc vous la montrez. Cette vulnérabilité, je l'ai montrée une fois.

Benjamin Suchar : Et c'est intéressant, c'est de vos hommes qui vous ont portés à ce moment-là. Parce que moi, quand je vous parle, je la vois, cette vulnérabilité. Vous avez encore d'émotion quand vous pensez à ces deux fillettes. Et c'est ça qui probablement donne envie de vous suivre également.

Christian Prouteau : Bah écoutez, merci de me le dire.

Benjamin Suchar : Et alors ? A l'époque, il n'y avait pas de cellule d'accompagnement psychologique ?

Christian Prouteau : Non. Mais je crois que le groupe, sa survie, on l'a toujours considérée comme ça. Elle était au groupe. Ce qui fait que souvent le salut au GIGN, on l'a toujours dit, il vient du groupe.

Le GIGN menacé et le GSPR

Benjamin Suchar : Alors passons. En 80. Là, il y a François Mitterrand qui devient président. Il y a une idée qui circule à l'Elysée qui est de dissoudre le GIGN. Trop armé, trop spécialisé, trop imprévisible pour un nouveau régime qui veut éviter tout risque. Vous apprenez la nouvelle et vous comprenez immédiatement que si vous ne bougez pas, votre unité disparaît. Vous allez alors voir le ministre de la Défense. Et en fait, vous n'allez pas lui demander sa confiance. Vous lui demandez d'observer ce que vous savez faire et surtout ce que vous ne savez pas faire. En faisant ça, vous allez sauver l'unité, c'est ça ?

Christian Prouteau : Carrément. Je la sauve. Je dis que j'ai créé GIGN et je l'ai recréé. Je l'ai fait ressusciter au moment où il était fonctionnellement destiné à disparaître. Donc je l'ai fait parce que j'ai ce sens de l'État qui n'est pas simplement le fait de se dire "on ne va pas toucher à mon jouet". C'est parce que je pensais que l'État avait besoin du GIGN.Au moment où je croyais avoir préparé un long discours et tout, je me retrouve nez à nez. On me présente le ministre et sans bafouiller, je sors cette phrase bizarre qui, je pense, l'a percuté. Il s'est retourné vers le général Lacaze, qui était le CEMA, le chef d'état-major des armées, dont les mauvaises langues l'appelaient le Sphinx, parce qu'il n'était pas très bavard. Je lui dis : "Que pensez-vous de la parole de cet officier, mon général ?" Et Lacaze a cette phrase définitive : "C'est la parole d'un officier, monsieur le ministre."Et effectivement, cette parole a compté. Et le fait de dire ce que l'on n'est pas capable de faire, c'est-à-dire ce que il pensait qu'on pourrait faire pour atteindre à la démocratie.

Benjamin Suchar : Alors en 82, après l'assassinat de Sadate, on vous demande de créer une unité qui n'existait pas pour protéger le président. Vous vous inspirez alors du secret service américain et vous créez le GSPR. Et puis vient le secret d'Etat. Mazarine Pingeot. Vous organisez sa sécurité dans la discrétion la plus totale. Pendant treize ans, vous tenez ce secret. Comment on construit une équipe capable de créer un secret d'État pendant treize ans ?

Christian Prouteau : Alors d'abord, ce secret ne nous appartenait pas puisque le président avait décidé. On était dans un autre contexte. Il faut resituer ça dans son contexte. Moi, j'ai eu une vision égoïste. Un : Je ne cherchais pas du tout à juger le président, ça ne me regardait pas. Il décide que sa fille ne doit pas être connue. C'est son problème. Ce qui était mon problème, c'est que si elle était connue, c'était déjà compliqué. Sans qu'elle soit connue, ça allait être compliqué.Mais surtout, la manière dont j'ai voulu le faire, c'est de dire il faut qu'il y ait une adhésion de mes hommes. Même si Mazarine avait une équipe dédiée, il y avait des renforts qui étaient faits par d'autres équipes. Il aurait pu y avoir une fuite au sein du GSPR. Tout le monde avait connaissance de l'existence de Mazarine et jamais rien n'est sorti de mes hommes. Il y avait une loyauté, et oui, mais parce qu'ils avaient chevillé au corps ce sens de l'honneur.

Utopie ou Dystopie

Benjamin Suchar : On va arriver à la séquence utopie ou dystopie. Vous avez deux cartes en face de vous, vous en choisissez une.

Christian Prouteau : D'accord. Alors je prends la carte. Utopie, utopie, utopie.

Benjamin Suchar : Nous sommes dans la nation du volontariat. Nous sommes en 2035. La société s'est recentrée sur l'essentiel : l'engagement volontaire, la solidarité active, la confiance dans le collectif. L'autorité ne repose plus sur la force, elle repose sur la preuve. Comme vous l'avez toujours défendu, le chef montre l'exemple avant de demander l'effort. C'est cette exemplarité qui reconstitue la confiance collective. Christian, si notre pays adoptait ce modèle fondé sur l'engagement volontaire et l'exemplarité, qu'est-ce que ça changerait sur notre manière de vivre ensemble ?

Christian Prouteau : C'est fabuleux que vous posiez cette question, parce que je ne sais pas si on n'est pas à ce moment où on semble oublier cette notion qui, à travers votre question, est présentée comme une utopie, alors que l'on voudrait tous que ce soit notre quotidien. Et moi, j'espère que la société ne va pas faire cette bascule qui fait qu'on va oublier tout ce que le fait qu'une société est solide, c'est parce que chacun a dans son acte, dans chaque acte qu'il produit, une part de ce que la société est.Je reste un peu plus optimiste sur le devenir de cette société.Et moi, la question que je pose et que je voudrais que la société se pose... Quand on se pose des questions sur ce que fait une certaine jeunesse qui est un peu à la dérive, on est en aval du problème. On voit tel jeune a fait du wheeling, tel jeune a voulu franchir un barrage. Et la question, c'est plus de savoir combien de temps on va mettre en taule que de savoir pourquoi il en est là.Les questions comme celle-là, c'est pas maintenant qu'il faut se les poser, c'est avant. Et si on veut savoir si la société qu'on évoquait tous les deux dans cette partie utopique soit vraiment pas utopique, mais soit la société que l'on aura demain... Elle passe par notre jeunesse. Parce que la jeunesse, c'est notre avenir.

Benjamin Suchar : J'ai une dernière question. Qu'est-ce que le Christian Prouteau d'aujourd'hui dirait au jeune homme qui commence tout juste ses études et qui va créer le GIGN ?

Christian Prouteau : Je lui dirai ce que m'a dit mon papa un jour. Je pensais que je n'y arriverai pas dans un truc parfait. Mon père s'est pas mis en colère, mais il m'a regardé avec ses gros sourcils noirs et ses gros yeux bleus qui m'impressionnaient toujours. "Ce qu'un homme fait, un autre homme peut le faire." Et je pense que c'est une leçon que j'ai retenue. Et je pense que tout le monde peut se dire ça. On a chacun d'entre nous à un moment la possibilité. On a d'abord le choix, ce qui est important. À l'impossible, personne n'est tenu.

Benjamin Suchar : Absolument. Merci beaucoup Christian.

Christian Prouteau : Merci à vous et merci de la qualité de l'échange.

Benjamin Suchar : Merci beaucoup. C'était hyper intéressant, j'ai adoré ça.

Christian Prouteau : Écoutez, j'ai la faiblesse de penser qu'effectivement je l'ai ressenti aussi.

Benjamin Suchar : Ben écoutez, non mais franchement, c'est passionnant. Et en fait, je vais vous faire une confidence aussi. En fait, moi personnellement, j'ai toujours eu du mal avec cette notion, avec la police, l'autorité, l'armée. Parce que peut-être aussi il y a une histoire familiale ou un point, il y a cette vision un petit peu des gens de gendarmes de la Seconde Guerre mondiale, de Vichy, également de personnes qui acceptent l'autorité sans réellement se poser de questions.Est-ce que vous démontrez là ? C'est exactement l'inverse. C'est oui, il faut du cadre, il faut de la structure, mais il y a un libre arbitre et c'est ça qui vous a amené à créer des choses complètement extraordinaires. Et je trouve que c'est ultra inspirant.

Christian Prouteau : Ben écoutez, ça me touche. Et si je me permets, comme dit le regretté Desproges, de faire mon intéressant à la télé, c'est pas simplement un problème d'égo surdimensionné dont je sais que je l'ai, mais simplement parce que je me dis que parce que je crois, il m'arrive de croiser des gens dans la rue qui me voient et je vois à travers ce qu'ils me disent que j'ai raison de le faire.

Benjamin Suchar : Christian, vous avez apporté une BD sur les débuts du GIGN. C'est ultra réaliste. Thomas a fait un travail quasi documentaire. Ça vous fait quoi de voir votre histoire devenir une œuvre ?

Christian Prouteau : Ça me touche beaucoup et je trouve que, en plus, par rapport à des idées que j'ai sur l'exemplarité et sur le fait qu'on donne aux gens l'envie de faire quelque chose, ce qui est le cas avec tous les jeunes qui viennent au GIGN... Cette BD, c'est un garçon qui avait quinze ans quand il a commencé à nous envoyer les premiers dessins auxquels on n'a pas cru, parce qu'il avait le trait pas très sûr. Il a une ténacité qui était incroyable.Ça, c'est le deuxième opus de son œuvre, qui fait 200 pages et qui parcourt au millimètre les échanges que nous avons pu avoir ensemble. Il a construit un peu, pardonnez-moi, comme un podcast imagé en images et qui permet de comprendre tout ce que l'on essaie de savoir sur le GIGN, le pourquoi et surtout le comment.

Benjamin Suchar : On mettra le lien en commentaire. La BD s'appelle GIGN, deuxième tome, 1976-1983. Merci beaucoup.

Christian Prouteau : Et merci pour moi.

Benjamin Suchar : Et merci à vous d'avoir suivi cet épisode de Beyond Work & Life. N'hésitez pas à partager vos avis en commentaire, à liker pour soutenir le podcast et à vous abonner pour ne rien manquer. À très vite pour un prochain débat !