(Séquence d'extraits médias)

Benjamin Suchar : Bonjour à tous. Aujourd'hui, j'ai l'immense honneur de recevoir Michel Tognini. Michel, tu es ancien astronaute, pilote de chasse, général de brigade de l’Armée de l’air. Tu fais partie du cercle très fermé des onze Français à être allés dans l'espace. Tu as la particularité unique d'avoir volé avec les Russes sur la station Mir et avec les Américains sur la navette Columbia. Bonjour Michel.

Michel Tognini : Bonjour Benjamin.

Benjamin Suchar : Michel, on commence souvent par une question d'anticipation. On est en mars 2045, le premier vol habité vers Mars est sur le point de décoller. Est-ce que tu es dans la fusée ?

Michel Tognini : Ah, si on me le propose, j'y vais tout de suite. Même si c'est un voyage qui dure longtemps, même si c'est difficile, l'exploration c'est ce qui fait avancer l'humanité. Donc Mars 2045, j'espère qu'on y sera déjà, mais si c'est le premier vol, je signe immédiatement. Pourquoi ? Parce que l'homme est fait pour explorer. On a exploré les océans, on a exploré les pôles, maintenant il faut explorer le système solaire. Et Mars, c'est la prochaine étape logique. C'est un défi technologique, mais c'est surtout un défi humain.

Benjamin Suchar : Qu'est-ce qui pousse un homme à vouloir aller toujours plus loin ? Quand on regarde ton parcours, tu as commencé par être pilote de chasse, puis pilote d'essai, puis astronaute. C'était un rêve de gosse ?

Michel Tognini : Oui, c'était un rêve d'enfant. J'ai vu les premiers pas d'Armstrong sur la Lune en 1969, j'avais 15 ans. À ce moment-là, je me suis dit : "C'est ça que je veux faire". Je me souviens très bien de cette nuit-là, devant la télévision en noir et blanc. C'était l'époque où tout semblait possible. Mais à l'époque, en France, on n'avait pas de programme spatial habité. Donc le chemin était tortueux. Il a fallu passer par des étapes. La première étape pour moi, c'était l'aviation. Je voulais voler. Je suis entré à l'École de l'air à Salon-de-Provence. C'est là que j'ai appris la rigueur, la discipline et surtout le pilotage.

Benjamin Suchar : Tu parles souvent de "plomberie neuronique" quand on évoque l'apprentissage et l'excellence. Qu'est-ce que tu entends par là ?

Michel Tognini : C'est une expression pour dire que le travail et la répétition battent l'intelligence. Souvent, on pense qu'il faut être un génie pour être astronaute. Bien sûr, il faut des capacités intellectuelles, mais ce qui compte le plus, c'est la répétition. C'est comme un plombier qui installe des tuyaux. On installe des connexions dans notre cerveau. Dans nos métiers, on ne peut pas se contenter d'être "brillant". Il faut que les procédures, les gestes d'urgence, soient câblés. C'est de la plomberie : on crée des connexions par la répétition. Quand une alarme sonne à 3 heures du matin dans la station Mir, vous n'avez pas le temps de réfléchir de manière philosophique. Votre cerveau doit envoyer la main sur le bon interrupteur sans réfléchir. C'est ça, la plomberie neuronique. On s'entraîne tellement qu'on n'a plus besoin de réfléchir, on agit.

Benjamin Suchar : Tu es devenu pilote d'essai par la suite. C'est un métier où l'on gère l'incertitude totale, n'est-ce pas ?

Michel Tognini : Exactement. Le pilote d'essai, son rôle c'est d'ouvrir le domaine de vol. On teste des avions qui n'ont jamais volé ou des configurations dangereuses. On va chercher les limites pour que les pilotes de ligne ou de chasse puissent voler en sécurité après nous. C'est un métier de gestion de risques. On n'est pas des casse-cou. On analyse chaque risque, on essaie de le réduire au minimum. Mais on sait que quelque chose peut casser, et on se prépare mentalement à cette éventualité. On étudie toutes les pannes possibles avant même de monter dans l'avion.

Benjamin Suchar : Et puis vient la sélection pour devenir astronaute. Il y a ce fameux test qui élimine beaucoup de candidats, tu peux nous en parler ?

Michel Tognini : On passe des tests médicaux, psychologiques, techniques. On vérifie votre cœur, vos poumons, votre vue. Mais le plus important, c'est le test de personnalité. On vous met dans une pièce avec d'autres candidats et on vous donne un problème à résoudre. On ne regarde pas si vous trouvez la solution, on regarde comment vous travaillez avec les autres. Un astronaute qui veut toujours avoir raison, qui est trop arrogant, il est éliminé. On cherche des profils qui savent s'effacer au profit du groupe. Si vous essayez de dominer les autres, vous n'êtes pas sélectionné. J'ai survécu parce que j'ai compris très tôt que la mission est plus importante que l'ego. Il faut savoir être un leader quand c'est nécessaire, mais aussi un excellent exécutant le reste du temps.

Benjamin Suchar : Il faut une patience incroyable. Tu as attendu 7 ans pour ton premier vol qui a duré 15 jours. C'est un sacrifice énorme pour peu de temps "là-haut".

Michel Tognini : C'est le ratio de notre métier. 7 ans d'entraînement, d'apprentissage du russe — ce qui n'est pas facile — de survie dans la neige ou en mer, pour seulement deux semaines de mission. On s'entraîne pour des choses qui n'arriveront peut-être jamais. Mais c'est le prix à payer. L'entraînement, c'est 99% de la vie d'un astronaute. On devient des experts mondiaux dans des domaines très précis, et tout ça pour quelques jours en orbite. Mais je peux vous dire que quand on est là-haut, on ne regrette pas une seule seconde des 7 ans d'attente.

Benjamin Suchar : On arrive au moment fatidique. 3, 2, 1... Ignition. Quelles sont les sensations physiques au décollage ?

Michel Tognini : C'est une puissance qu'on ne peut pas imaginer. Sur la navette Columbia, vous avez les boosters à poudre qui s'allument. C'est violent. C'est comme si on vous donnait un coup de pied géant dans le dos. On passe de 0 à 28 000 km/h en 8 minutes et 30 secondes. La pression sur la poitrine est forte, on pèse trois fois son poids. On a du mal à respirer, on a du mal à parler. Et puis, d'un coup, le silence. Les moteurs s'arrêtent, les réservoirs sont largués, et vous flottez. C'est l'arrivée en apesanteur. C'est le moment le plus extraordinaire de la vie d'un homme. D'un seul coup, votre stylo flotte devant vous, vos bras s'élèvent tout seuls.

Benjamin Suchar : L'arrivée dans la station Mir, c'était comment ? On imagine un environnement très exigu.

Michel Tognini : Mir, c'était un vrai labyrinthe de modules russes. C'était vieux, c'était bruyant à cause des ventilateurs. Ça sentait un mélange de métal et d'électronique. Mais c'était notre maison. La vie en apesanteur, c'est réapprendre tous les gestes. Pour manger, il faut faire attention à ce que les miettes ne s'envolent pas, sinon elles finissent dans vos yeux ou dans les filtres. Pour dormir, on se glisse dans un sac de couchage accroché au mur. Si on ne s'accroche pas, on se réveille au milieu de la pièce ou contre un ventilateur. Mais le plus beau, c'est la vue. On passe des heures devant le hublot.

Benjamin Suchar : Justement, parlons du recrutement. Tu dis que le "savoir-être" a remplacé le "savoir-faire" comme critère principal aujourd'hui. Pourquoi ?

Michel Tognini : Parce que la technique, ça s'apprend. On a les meilleurs instructeurs du monde. Si vous avez un bon bagage scientifique, on peut vous apprendre à piloter n'est-ce pas, ou à faire une expérience biologique. Mais on ne peut pas changer votre caractère. Si vous êtes quelqu'un de colérique ou d'égoïste, on ne peut pas le changer en deux ans d'entraînement. Et dans une mission qui dure six mois dans un espace confiné, si une personne est insupportable, toute la mission est en danger. On utilise le modèle CHAM.

Benjamin Suchar : Tu peux détailler ce modèle CHAM ?

Michel Tognini : La Congruence, c'est être en accord avec soi-même et avec les autres. L'Humilité, c'est savoir dire "je ne sais pas" ou "je me suis trompé". C'est vital dans l'espace. Si vous faites une erreur et que vous la cachez par fierté, vous pouvez tuer tout l'équipage. L'Assertivité, c'est savoir dire ce qui ne va pas sans être agressif. Et la Motivation, c'est ce qui vous permet de rester concentré malgré la fatigue et l'éloignement.

Benjamin Suchar : On parle aussi de "leadership tournant". Qui décide quand tout va mal ?

Michel Tognini : Ça dépend des compétences. Le commandant de bord a le dernier mot pour la sécurité, c'est la règle. Mais si on a une panne informatique, c'est l'expert en informatique qui prend le lead. On l'écoute, on suit ses instructions. Le leader doit savoir s'effacer devant celui qui sait. C'est une question de survie. Une équipe alignée est plus performante qu'une équipe brillante où chacun tire de son côté. Dans l'espace, l'alignement est total. On n'a pas le choix.

Benjamin Suchar : Il y a aussi "l'effet Thomas Pesquet". Aujourd'hui, un astronaute doit aussi être un communicant.

Michel Tognini : Absolument. À mon époque, on était des techniciens, des militaires. On ne parlait pas beaucoup. Aujourd'hui, il faut faire rêver. Il faut expliquer pourquoi on dépense des milliards pour aller là-haut. Thomas le fait très bien avec ses photos, ses vidéos. C'est devenu une part importante de la mission : la transmission. On doit inspirer les jeunes, leur montrer que la science c'est passionnant.

Benjamin Suchar : Tu as vécu un moment de panique lors du décollage de Columbia. Une panne électrique au décollage.

Michel Tognini : Oui, c'était en 1999. Cinq secondes après l'allumage des moteurs, un court-circuit a fait sauter deux ordinateurs de contrôle des moteurs. C'était la première fois que ça arrivait. On a eu de la chance, les moteurs ont continué de fonctionner. Mais sur le moment, on voit les alarmes s'allumer partout. On ne panique pas parce qu'on a fait des milliers d'heures de simulateur. Le cerveau reconnaît la panne et cherche la procédure. C'est pour ça qu'on s'entraîne tant. Pour que le jour J, le stress ne paralyse pas l'action.

Benjamin Suchar : Est-ce qu'on peut désobéir à une procédure ?

Michel Tognini : C'est le dilemme du terrain. La procédure est faite par des gens au sol qui ne sont pas dans le stress du moment. Parfois, elle n'est pas adaptée. Si la vie de l'équipage est en jeu, le commandant peut décider de sortir de la procédure. Mais il faut une analyse très rapide. C'est ce qu'on appelle le jugement du pilote. C'est rare, mais ça arrive.

Benjamin Suchar : Utopie 2035 : Et si votre entreprise fonctionnait comme la NASA ?

Michel Tognini : Ce serait formidable. On valoriserait l'erreur. Dans les entreprises, on a souvent peur de l'erreur, on cherche un coupable. À la NASA, on cherche la cause. Si je fais une erreur, je le dis tout de suite. Mes collègues ne vont pas me juger, ils vont m'aider à comprendre pourquoi pour que ça ne se reproduise plus. C'est une culture de la transparence totale. Si les entreprises adoptaient cette culture, elles seraient beaucoup plus innovantes et performantes.

Benjamin Suchar : L’Overview Effect : Comment l'espace change notre vision de la Terre ?

Michel Tognini : C'est ce qui arrive à tous les astronautes. On voit la Terre sans frontières. On voit que l'atmosphère est toute petite, très fragile. On se rend compte qu'on est tous dans le même bateau. On devient tous écologistes. On comprend que les guerres pour des morceaux de terrain n'ont pas de sens quand on voit la planète depuis l'espace. On ressent une responsabilité immense envers cette petite bille bleue perdue dans le noir.

Benjamin Suchar : Merci beaucoup Michel.

Michel Tognini : Merci à vous.